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Prix 2017

Le prix a été remis à Emmanuel Echivard pour La Trace d'une visite le 16 octobre 2017 à 18h30 à la librairie Tropismes de Bruxelles. 

Les recueils sélectionnés étaient : 

  • CAMPOMAR Viviane, Noyau de Lune, Le Nouvel Athanor
  • CHARPENTIER Sophie Apatries, La Nouvelle Pléiade
  • DESSERRE Jean-François, Méditations vandales, Editions Grèges, 2015
  • ECHIVARD Emmanuel, La Trace d'une visite, Cheyne Editeur, 2016
  • LEBLANC Mélanie, Des falaises, Cheyne Editeur, 2016
  • MAROT Sylvie, Lisianthus La Crypte, 2015
  • SY P.M., Les Monologues du silence, L'Harmattan Sénégal

Photos de la remise du Prix 2017

Discours de Jean-Pierre Lemaire

 

CELUI QUI VIENT À NOUS

 

     La Trace d’une visite est un titre qui pourrait convenir à bien des poèmes, dès lors qu’ils gardent l’empreinte d’une rencontre avec quelqu’un ou même un rayon de soleil, un oiseau, un arbre, comme il arrive souvent chez Philippe Jaccottet que l’auteur cite en exergue à son recueil. L’originalité profonde de celui-ci est que la rencontre y est celle d’un « Tu » jamais nommé, dont l’identité pourrait rester le secret du poète ; mais dès les premières pages, nous savons que ce secret est aussi le nôtre, que nous avons tous été visités par ce mystérieux interlocuteur dont nous reconnaissons la « trace » dans nos existences. Le recueil rassemble ces traces et chacun des poèmes raconte, au présent, l’une de ces visites. Pourtant, l’auteur a préféré le singulier : la trace d’une visite, avec raison, me semble-t-il ; dans toutes ces empreintes, quoiqu’elles soient imprévisibles et ne puissent être mises bout à bout pour former un chemin, se lit une même signature et les passages du visiteur inconnu dans nos vies apparaissent rétrospectivement comme une seule « visitation ». Aussi le mot « recueil » est-il peut-être impropre ; il faudrait plutôt parler d’un seul poème dont chaque page contiendrait une strophe, une « station » pourrait-on dire. C’est l’un des grands mérites de ce livre : il est à la fois parfaitement cohérent, chacun des textes dont il se compose reprenant le motif de la « visite », et toujours surprenant : non seulement le « passage de la visitation » (pour renvoyer à un titre d’André Frénaud) traverse les moments les plus divers de l’existence, promenade, attente, repas, travail, mais l’intervention du « visiteur » emprunte des biais sans cesse renouvelés, même grammaticalement : la deuxième personne est tantôt sujet, tantôt objet, tantôt marquée par un simple possessif. Elle peut intervenir au début, au milieu du texte, mais se manifeste généralement à la fin, après un saut typographique, sur un rythme plus bref, retournant le poème comme un gant. Elle modifie soudain le point de vue, faisant apparaître l’inaperçu, l’important, l’humain là où nous ne l’attendions pas, ouvrant nos journées au mystère qui nous entoure, et ce mystère est toujours celui de l’autre, dans sa beauté parfois :

 

          « Tu es une femme… », p. 60 ;

 

     plus souvent dans sa douleur :

 

          « On ne parlera jamais assez… », p. 64 ;

 

     sa pauvreté :

 

          « Il y a un mendiant… », p. 69 ;

 

     son humiliation :

 

          « Il a vu cet homme… », p. 77.

 

     Le visiteur se tient de préférence, semble-t-il, aux côtés des enfants, des femmes, des vieillards, au point de se confondre parfois avec eux, mais il est aussi proche du narrateur au moment où celui-ci rêve d’évasion :

 

          « Il est en attente… », p. 23.

     Le retournement du poème, pour surprenant qu’il soit, n’a d’ailleurs jamais la brutalité d’un coup de théâtre ; il s’accompagne d’une sorte de prévenance, de douceur. Aussi bien le visiteur n’est-il pas, malgré son anonymat, une « puissance étrangère » ; il est le destinataire de la parole, celui auquel le poète s’adresse. Cela suppose une mystérieuse intimité, une histoire commune qui a laissé une « trace ».

 

*

 

     Il est cependant fort malaisé, et sans doute peu souhaitable, de l’identifier autrement que par ses mœurs et ses « fréquentations » : « Dis-moi qui tu hantes… » Tout au plus peut-on relever quelques indices : « Tu serais dans la brise, dit-on » (p. 24), allusion à la rencontre d’Élie avec Dieu à l’Horeb (1 R 19) ; « Pourquoi te donnerait-il à boire ? (…) Ne pourrait-il pas plutôt se jeter à tes pieds, et te demander, lui, de l’eau ? » (p. 58), qui fait penser à la rencontre au puits de Jacob entre Jésus et la Samaritaine (Jn 4) ; « Vas-tu, toi aussi, essuyer à ses pieds tes larmes ? » (p. 73), où la jeune amoureuse rappelle la figure de Marie-Madeleine aux pieds de Jésus (Lc 7, 36-50). Peut-être aussi l’anaphore qui ouvre la plupart des derniers poèmes, « Ce n’est pas la mort », résonne-t-elle comme une discrète promesse d’éternité. Mais ces références, ces explicitations sont trop pesantes, déplacées même, à propos de poèmes aussi réservés. Il faut en effet s’incliner devant l’extrême pudeur de cette poésie. Non seulement le « Tu »  n’est jamais dévoilé, mais le « Je » s’efface, étant seulement supposé par l’adresse à un « Tu », et cela au profit des « il(s) », des « elle(s) » que le poème donne à voir. Rien n’est pourtant évanescent dans cette poésie spirituelle à l’émotion contenue : on y rencontre dans la même page « les genoux terreux des petits-enfants » et « les regrets du vieil homme devant une photo » (p. 64). Ces poèmes, comme celui qu’ils évoquent, parlent avec leurs mots et leurs silences à tous les lecteurs.

     Qu’un livre de poésie, et de surcroît un premier livre, réussisse, dans une langue aussi sobre, une forme aussi maîtrisée, à acclimater le mystère dans nos vies, il y a là une sorte de miracle. Et puisqu’ Emmanuel Échivard cite Jaccottet en exergue à son recueil, permettez-moi de vous en lire à mon tour quelques lignes pour finir : « Qu’il y ait une espèce d’infini, un reflet d’infini, dans un poème bâti avec des mots, ou dans une œuvre musicale soumise à des lois strictes, c’est là peut-être le plus grand mystère. Que l’infini puisse entrer dans le fini et, de là, rayonner. » (Une Transaction secrète, p. 311)

 

Jean-Pierre Lemaire 

 

Discours d'Emmanuel Echivard

Chère Marie Hélène Labbé, cher Antoine Labbé,

 

Cher Jean-Pierre Lemaire et tous les membres du jury du prix du premier recueil,

 

Quand on a lu les grandes figures tutélaires, Rimbaud, Baudelaire, Apollinaire, Claudel, Char et les pères en poésie de la deuxième moitié du XXème siècle, particulièrement Jaccottet, Bonnefoy, et les aînés contemporains que peuvent être Jean Pierre Lemaire, Jean Pierre Siméon, Charles Juliet , Guy Goffette, Olivier Barbarant, André Valter, François Cheng, et ceux des éditions Cheyne, (et je salue les éditeurs Jean-François Manier, Benoit Reiss, Elsa Pallot) Jean-Paul Dubois, Emmanuel d’Allaglio, Jean Marie Barnaud, pourquoi ajouter sa voix ? Pour quelle nécessité ? Par quelle ignorance ?

 

Pour ma part, l’écriture du poème est situé entre deux moments mythiques, ou en tout cas assez peu concevables : l’enfance, et le souvenir de la première fois où j’ai pris une feuille de papier à sept ans, poussé par une fierté irrésistible, pour écrire, émerveillé non pas de ce que j’écrivais, mais de ce qui me traversait et produisait à travers moi. 4 vers : la rosée tombe sur la rose. La rose penche. Et la rosée glisse sur l’herbe. Il nait une autre fleur. Il y avait déjà là le goût des mots simples, du rythme, de l’évidence, de l’autre fleur.

 

Le deuxième pôle, aussi peu raisonnable, est l’autre bout de la vie, cette idée un peu bête mais peu résistible qu’écrire une ligne soit mon dernier geste, un accompagnement au grand départ, la seule chose possible qu’il reste à faire.

 

Nous sommes sur une étroite passerelle de concevable, au milieu de l’inconcevable. Et je suis de ceux pour lesquels la poésie est le garde fou, entre le début et la fin, que la main tient, et tente de ne pas lâcher.

 

Cette relation au poème implique certainement ce que Jaccottet appelle « être ignorant », se déposséder peu à peu du projet esthétique, de l’intention, et une recherche d’une forme de passivité, laisser faire l’écriture, laisser ce qui en soit, et parfois malgré soi, désire et appelle. « Je me tiens dans ma chambre et d’abord je me tais/ (le silence entre en serviteur mettre un peu d’ordre), et j’attends qu’un à un les mensonges s’écartent. » (« l’Ignorant »)

 

Il faut donc un lecteur, qui vienne accompagner l’ignorant dans sa quête de ce qui ne peut se concevoir, et qui est la matière de nos jours, et je vous remercie profondément d’avoir été vous Jean-Pierre Lemaire, et vous les membres du jury, ce lecteur bienveillant, qui dit un peu plus à celui qui écrit ce qu’il a produit.

 

Chère Marie-Hélène Labbé vous m’avez demandé de vous en dire un peu plus sur la Trace d’une visite, de vous livrer des secrets. Vous voyez que je ne suis peut-être pas le mieux placé.

 

Ce texte, car je crois que la trace d’une visite est un texte, une continuité, un phrasé, est lié par un tu. Vous m’avez demandé qui était ce tu.

 

Ce tu est d’abord un tu que l’on retrouve dans d’autres textes, en cherchant bien. On le retrouve au détour d’un texte de Valère Novarina, tiré de Devant la parole : « la parole nous a été donnée non pour parler, mais pour entendre. La parole ne nous a été donnée que pour entendre ce qui est tu. TU nous as donné la parole pour t’entendre. »

 

Dans ce texte de Jaccottet encore, tiré de « leçons »: Toi cependant, Ou tout à fait effacé Et nous laissant moins de cendres Que feu d’un soir au foyer Ou invisible habitant l’invisible, Ou graine dans la loge de nos cœurs Quoi qu’il en soit, Demeure en modèle de patience et de sourire, Tel le soleil dans notre dos encore Qui éclaire la table, et la page, et les raisins. Je crois que ce tu n’as de valeur que s’il reste cette question jusqu’au bout, à la fois de l’auteur et celui du lecteur. Qui es-tu ? avant de répondre, savoir ce qu’est le mot que l’on dit, et avec qui on le dit.

 

C’est-à dire qu’avant de dire ce qu’est ce tu, celui de l’inconcevable, celui de la présence, il faut d’abord le chercher. Avant de le nommer, l’expérimenter. Le soleil dans notre dos, la présence qui ne peut se regarder de face, l’expérience qui illumine de façon inattendue une pliure du jour, voilà ce qu’est ce tu, sans doute. On ne le nommera qu’après l’avoir appelé, dans la recherche des traces de sa venue.

 

Très concrètement en tout cas, au fil de l’écriture, il s’est imposé comme forme et comme sens, c’est-à-dire une nécessité interne et esthétique, pas un discours sur, mais un discours avec. Ce tu grâce auquel dans l’inconcevable, un point de vue peut se construire. P25 Il doit partir au creux de l’ombre la plus noire...Ce tu par l’humilité duquel des rencontres peuvent se faire, des mains laborieuses pouvaient se contempler. P 28 il y a un homme qui rit... Par lequel on peut voir et dire l’enfance p 71 il caressait la main de son fils endormi, ce tu qui fait voir nouvellement le monde, parce qu’aucune représentation ne saurait le fixer. Ici ce tu est féminisé : P74 et ta douceur de petite fille.

 

Cette visite est progressive. Elle est un parcours, de son attente à son souvenir, en passant par la rencontre et les effets de la rencontre ; c’est par son mouvement dans le texte que le monde se donne peu à peu à voir.

 

C’est donc une géographie aussi, l’espace souvent minéral, pierreux, sableux, pierres contre lesquelles on bute, pierres du réel rugueux, pierres de la réalité non illusoire qui sont autant de rappel de l’inconcevable. p 67 « Nous étions dans les rues »…

 

Car il s’agit de vivre, et de vivre ici. Le tu n’est pas une ligne de fuite, le double du réel. Il n’est pas l’ennemi du monde tel qu’il est. Au contraire, il est le point de vue qui permet de voir le monde tel qu’il est, tel qu’il nous échappe la plupart du temps, tel que le langage commun et nos habitudes de dire et de sentir nous en sépare, inscrit dans le banal et l’éclairant.

 

Comme vous le dites si bien, JPL, il est une présence déconcertante et oblique, ce phrasé un peu décalé. C’est ainsi qu’il a imposé la partition de chaque poème, en trois moments où une situation de départ se trouve peu à peu transformé par cette visite surprise du tu.

 

J’ai longtemps cherché la forme. Je dirais même j’ai longtemps cherché à écrire, et l’activité d’écriture était une activité nécessaire, mais intransitive. Ecrire, pour écrire. Il a fallu que je me débatte d’abord contre la tentation de l’abstraction, d’un réel idéalisé ou refusé. La forme a fini par s’imposer, celle d’une interlocution, et liée à cette interlocution, le rythme comme la forme sens du sujet, et ce sujet, le tu, comme imposant son rythme, oblique, surprenant, à la fin de chaque poème.

 

La forme trouvée, tout est allé plus vite. Il s’est agit d’une activité de remémoration, d’anamnèse, choses vues, rencontres personnelles, étudiants, fils, épouse, mais aussi moments collectifs connus de tous et réinventés, fêtes, marches dans la ville ou au bord de la mer. La forme d’abord, et nourrie par la forme, la possibilité que j’ai eu ensuite de redonner un sens à des événements du quotidien, le souci que les événements ou les lieux commémorés soient le plus possible connus de tous. Pour que cette expérience puisse être commune, et portée par le « frère mineur », Jean-Pierre Lemaire, celui qui est pour vous le poète.

 

Nous sommes de ceux qui pensent que la poésie est le lieu du concret, c'est-à-dire le lieu de l’expérience. La trace. La trace est une empreinte qui a sa matérialité, qui n’est pas seulement un signe qui renvoie à un au-delà, mais qui est à contempler, comme un indice ou un symptôme.

 

Ce texte est ainsi lisible à la fois comme l’appel de ce qui peut être au-delà du concevable, et la contemplation du concevable et du réel pour comprendre le mystère. Le réel, le concret, ici et maintenant, comme porte étroite. Cette problématique entre l’ici et l’ailleurs évidemment là le cœur de mon mouvement, à la fois en écrivant et en vivant, et sans doute est-ce dans la poésie que je trouve une forme de stabilité et de sens à ce mouvement, tant il est vrai que notre quête de sens oscille entre ici et là-bas.

 

Expérience de vie donc. J’ai été frappé comme les moments de lecture de ce texte, en libraire et dans des rencontres privées, a donné lieu à des moments très différents, et qui dépendaient vraiment du public, et j’ai souvent expérimenté ce que j’apprends à mes étudiants de khâgne, qu’un texte se détache de son auteur, que l’intention de l’auteur est différente de l’effet du texte, et de la lecture qu’en fera le lecteur. Et que c’est aussi au lecteur de dire à l’auteur qu’elle était son intention à lui, l’auteur.

 

La dernière séquence du livre, en particulier, est venue à la fin de l’écriture, très rapidement, comme une évidence, quand les autres poèmes n’ont pas été écrits dans l’ordre. Ici se joue ici dans le rapport au mystère, à l’inconcevable, cela se joue dans le rapport à la mort. Des amis proches m’ont dit soit que ce livre était très mélancolique, soit qu’il était joyeux. Ce qui d’ailleurs n’est pas forcément opposé. Je me souviens d’une lecture où, voyant les regards effrayés des lecteurs, je me suis dit en le lisant que j’avais écrit un livre sinistre.

 

La mort est d’abord celui d’une vieille dame que l’on trouve à plusieurs reprises dans le texte, ma grand-mère. En réalité d’ailleurs, je crois que c’est plutôt l’anticipation intérieure, comme une préparation, à ce qui allait advenir quelques mois plus tard. P 103 Ce n’est pas la mort, c’est une promenade sur un port…

 

Le rapport nouveau à la mort est l’effet premier de la visite de ce tu. C'est-à-dire qu’alors la mort n’est plus la mort.

 

Je dirais que le plus mélancolique n’est donc pas l’idée de disparition, puisqu’elle entre dans une contemplation du mystère qu’est la vie, mais l’idée que tout ne soit pas donné, explicité, évident, immédiat. P105 et tu seras peut-être…

 

Merci à vous, Antoine Labbé, à vous Marie-Hélène Labbé, de permettre que la poésie soit du domaine de l’expérience, et pas seulement une expérience intime, personnelle, mais de l’expérience collective, sociale, comme était la lecture au commencement. Celle de la lecture à haute voix, celle de la transmission, cette expérience qui est aussi la première expérience enfantine de la relation au poème. Nous sommes de ceux qui pensent le poème comme une parole vive, non un râle en attente de son exténuation, une parole qui se nourrit de sa rencontre avec le monde, et offre en retour une expérience de reconnaissance, voire de bénédiction. Le poème est alors du côté de ce que Proust appelle « la vraie vie », « enfin découverte et éclaircie ».

 

Merci aux membres du jury d’avoir été des lecteurs bénévoles et bienveillants, coopératifs, en un mot désirés. Merci, Jean-Pierre Lemaire, pour votre lecture, si juste, dès le début. En guise de reconnaissance, et comme il y a un fil invisible qui nous unit, un homme que nous avons connu ensemble sans le savoir, Claude, je voulais lire ce texte de Figure humaine, p16 Tu ne sais pas encore… Un texte qui regarde le vrai réel.

 

Quant à moi, puisque ce prix est un signe d’encouragement pour l’avenir, je fais miens ces quelques vers de la quatrième élégie de Duino de Rilke. Même si s’éteignent les lampes… Je vous remercie.

Emmanuel Echivard

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