Prix 2021

Le Prix du premier recueil de poèmes 2021 a été attribué à Gabrielle Roberge pour Le mouvement des couleuvres (éd. du Passage – Québec).

Née à Québec en 1987, Gabrielle Roberge a fait des études de création littéraire et est titulaire d’une maîtrise en histoire de l’art. Elle s’intéresse à la philosophie, à la pleine conscience et à l’épanouissement des enfants. Elle vit à la montagne, dans les Laurentides. Gabrielle Roberge a publié des poèmes dans L’atelier des Forges 2016, et signe ici son premier recueil.

Discours de Gabrielle Roberge

Monsieur le Président, Madame la Directrice, messieurs et mesdames les membres du jury, Monsieur le Directeur du Centre national du livre, je vous remercie de m’accueillir parmi vous. Naturellement, je ne pensais pas recevoir tant d’honneur à mon premier livre. Chère Mary-Ange, je vous remercie pour cette présentation dans laquelle, je sais, vous y avez mis votre cœur, et dont vous me faites grand cadeau.

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Pour commencer, j’aimerais citer un philosophe québécois nommé Pierre Bertrand. Il écrit : « Pouvons-nous devenir plus contemplatifs de ce qui nous dépasse et auquel nous appartenons, plus respectueux de ce sacré concret, matériel, visible dans lequel nous baignons ? ». Lorsque j’ai lu cette phrase, j’y ai tout de suite reconnu ma démarche en poésie, à tout le moins ce que je cherchais à faire lors du processus d’écriture du Mouvement des couleuvres. Vous comprendrez qu’il n’y a rien de religieux ici ; cette démarche est d’abord œuvre d’attention et, selon moi, de cohabitation avec les mondes végétal et animal qui nous entourent. Le sacré « concret, matériel, visible » dont il est question se trouve alors partout, ou presque. Cette forme d’attention au monde replace l’humain au cœur de la nature avec humilité ; elle nous révèle à nous-mêmes. C’est cela ma poésie, je crois.

« L’attention est un miracle à la portée de tous à tous les instants », écrivait Simone Weil.

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Madame Labbé me proposait de faire un retour sur mon cheminement et j’ai eu l’envie de vous entretenir au sujet de mon enfance avec toute la candeur et la sincérité dont je suis capable. Je me souviens d’un carnet rouge conçu de mes mains et sur lequel était écrit laconiquement « Poèmes ». Je devais avoir 10 ans. Avais-je déjà lu des poèmes avant d’en écrire au sortir de l’enfance ? Je n’en suis pas sûre. Un professeur m’avait-il transmis la passion pour l’écriture ou la lecture avec une étincelle dans les yeux ? Non, aucun.

En partant à la recherche de cette identité de poète aux fins de ce discours, j’ai réalisé à quel point la fratrie avec laquelle j’ai grandi est constitutive de celle-ci. Or, il est impossible, pour moi, de tirer quelques fils de l’enfance sans que toute la tapisserie se déroule au complet… Je dirai donc seulement que, comme tout enfant peut-être, je me tenais à la fois dans le monde concret et dans le monde onirique. J’étais créative, entière dans ce que je contemplais et fabriquais, mais je dois malheureusement avouer que les livres pour enfants me lassaient quelque peu. Je me souviens de cela… ne trouver aucun livre qui me convienne à la bibliothèque alors que ma mère nous y amène de temps à autre et que mes sœurs trouvent chaussure à leur pied.

D’ailleurs, il n’y avait pas tellement de littérature à la maison et j’ai brièvement pensé que s’il y en avait eu, j’aurais assumé un parcours littéraire dès le plus jeune âge. Or, je n’en suis plus si sûre.

Oui, certains enfants savent qu’ils seront écrivains, chanteurs, joueurs de hockey professionnels. Ceux-là savent que toute leur vie tient dans ceci ou cela. Ceux-là savent quoi demander à leur anniversaire, qui inviter. Le contraire de moi. J’ai eu une enfance heureuse, je ne voudrais pas laisser présager le contraire. Mais un peu flottante. Un peu lente. Il y avait tant d’amour et de liberté à saisir dans cette famille, pourquoi me presser à être ceci ou cela ?

J’ai choisi le tout et le rien et c’est une posture convenable pour l’écriture. Si je réfléchis bien, c’est le fait d’avoir été attentive à ce qui m’entoure qui me caractérise le plus et me fait écrire aujourd’hui.

Ainsi que l’on arrive ou non à nommer les débuts de notre écriture, que l’on baigne ou non dans la littérature depuis notre tendre enfance, je pense que tout est déjà là dans notre parcours pour écrire. Tout est toujours déjà là, caché, et c’est seulement après coup que l’on sait, que l’on peut apprécier les boucles que donnent à voir nos cheminements.

Les raisons de notre écriture sont plus souvent cachées et si j’écrivais dans le seul but de poursuivre une tradition ou d’ajouter une pierre à l’édifice, je n’écrirais pas ; pas de poésie du moins. La poésie est toujours en partie dévoilement et dépouillement, pour moi en tout cas. Je crois encore en la valeur de la pudeur et de l’intimité bien qu’elles évoquent des archaïsmes à notre époque. Cela dit, force est de constater que l’écriture est une longue et lente révélation à soi-même qui est en fait une longue et lente ouverture à l’inconnu ; dévoilement et dépouillement.

Les premiers livres qui se sont adressés à moi personnellement, si j’ose dire, sont ceux de Christian Bobin. J’étais adolescente et je comprenais soudain tout de cette écriture que je ne savais d’ailleurs pas très bien nommer… Poésie, récit, journal ? Peu importe. Je comprenais tout de ce regard et j’allais mettre en œuvre cette douce contemplation moi aussi.

J’ai commencé des études universitaires en création littéraire alors que j’avais 18 ans et c’est la découverte de la poésie québécoise qui sera ma porte d’entrée dans une plus vaste littérature. Je suis tombée en amour avec l’écriture poétique à ce moment et avec le recueil de la poète Geneviève Amyot, Je t’écrirai encore demain, qui demeure, à ce jour, la plus belle œuvre poétique québécoise que je connaisse. Il s’agit de lettres écrites à un être aimé décédé qui sont, en fait, une ode à la vie quotidienne et au vivant dans toute son incandescence. Il y est donc question de deuil évidemment, mais aussi de jardin et d’enfants et rapidement j’ai espéré les images puissantes de Amyot pour rendre compte de mon monde. C’est un recueil en prose et il est difficile d’en extraire un passage tant cette poésie vient d’un seul souffle, mais je m’en voudrais ne pas en lire quelques mots :

« Aujourd’hui premier mai, le fleuve s’étire comme une veine paisible, innommable, plus que jamais innommable. Je reste ici, à cette table, à connaître cette fleur de toute la certitude charnelle d’une main ferme à mon épaule, une grande main chaude à me donner raison. »

Pour toutes sortes de raisons que la jeunesse connaît bien (amour des détours, goût pour l’errance, etc.), j’ai choisi de ne pas approfondir ce champ d’études. De plus, puisque je savais que mon écriture et ma vie allaient être intrinsèquement liées, j’ai senti qu’il me fallait vivre un peu, avant d’écrire. J’ai donc entrepris des études en histoire de l’art comme l’on veut voir du paysage, pour se remplir, s’inspirer. Ces années se sont avérées plus longues que prévu et toute ma vingtaine a consisté à m’éloigner de la création tout en espérant un possible retour et en ne cessant de penser cet éloignement. Ce n’est pas bien dramatique que ces années de jeunesse et de vagabondage, quitte à se perdre un peu… Seulement, il m’aura fallu travailler fort pour retrouver ce fil de la création que j’imagine d’ailleurs comme un petit fil rouge à l’instar de celui qui orne la couverture du recueil. Il m’a fallu retrouver ce fil au beau milieu de 3 enfants, après bien des déménagements et des revirements, et ne plus le perdre.

À ce jour, écrire m’exige d’être attentive, puis de forer. Oui, il y a bien quelque chose à creuser, des thèmes ou alors le langage lui-même. Et alors que le poème ouvre le langage, il me déverrouille du même coup : l’inconscient reprend tous ses droits. 

Écrire pour moi est une réponse à un appel. Ce ne sont pas mes racines qui appellent l’écriture. C’est quelque chose de lointain, peut-être d’extérieur à moi, peut-être d’opposé à mes racines, quelque chose comme l’avenir. Et si le Mouvement des couleuvres est à ce point ancré dans le présent, c’est sans doute que c’est la meilleure façon de converser avec ce qui est à venir. Les possibles ne se découvrent qu’ainsi, toujours au cœur de l’instant.

Je reconnais ma démarche en poésie (qui est aussi mon mouvement dans la vie) dans ces mots de Jean Bédard, un romancier et philosophe québécois. Il écrit :

« J’irai à filet perdu, dans les mouches noires et les maringouins, jusqu’aux rebords de mes champs et de mes forces, avec tous les entêtés du monde, ceux qui comme les criocères croient aux générations futures ; j’irai moi aussi dans toutes les métamorphoses vers ce destin que je ne connais pas. J’y vais. Fou de beauté, je lui appartiens déjà. »

Dans l’écriture comme dans la vie, j’ai cette impression d’être à l’intérieur d’un étrange convoi invisible dont le levier est un empressement pour la beauté.

Je dois également avouer que Le Mouvement des couleuvres a été écrit dans l’urgence. D’abord dans l’urgence de retrouver cette voie que j’avais découverte assez jeune et abandonnée presque aussitôt. Ensuite, dans l’urgence de la beauté et des transformations. Dans l’urgence d’une quête de sens que l’on peut dire philosophique et, en même temps, dans l’urgence d’un silence, avec le désir de me taire à l’intérieur d’un abandon méditatif. Oui, il y a une grande ambivalence dans ce recueil. La vie quotidienne tout comme l’expérience de la maternité sont ces lieux de paradoxes, à l’image de la vie elle-même.

J’étais également assez perméable à tout ce qui nous invite collectivement à l’urgence (je parle entre autres de cette urgence climatique). J’étais pressée de me mettre les mains dans la terre : planter, semer, sans même penser récolter quoi que ce soit. J’ai écrit dans l’urgence, encore, d’en finir avec les fausses oppositions par lesquelles s’est construit le monde occidental, telles que la dichotomie entre immanence et transcendance, matière et esprit, etc. Dans l’urgence d’en finir avec le mépris que l’on accorde à ce qui relève de la matière, de la nature, du corps, de la maternité.

Puis dans l’urgence d’aimer, ou d’apprendre à aimer.

Ironiquement, toute cette urgence appelle beaucoup de patience, et de douceur.

Anne Dufourmantelle écrit : « La douceur est une énigme. Incluse dans un double mouvement d’accueil et de don, elle apparaît à la lisière des passages que naissance et mort signent. »

La douceur a un point commun avec le langage : elle a un pouvoir de transformation sur les choses et les êtres. Elle n’est pas mièvre. Elle est une tactique, une ruse. Dufourmantelle ajoute : « La douceur est d’abord une intelligence, de celle qui porte la vie, et la sauve et l’accroît. »

Et après tout, qu’est-ce habiter, demeurer sinon couvrir de douceur l’agitation de notre propre monde ?

Ainsi, il serait dommage de lier trop rapidement candeur et douceur comme il serait dommage de ne reconnaître que sa candeur au Mouvement des couleuvres. Tandis que la Mort rôde, la naïveté parfois prosaïque de mon écriture est non exempte de gravité, je crois. 

La couleuvre capture sa proie, avec force, comme tous les constrictors, en l’étouffant, en ne lâchant plus sa prise.

Quelles sont nos prises ? Non pas nos proies, mais nos prises. Que convient-il de relâcher ou alors de tenir, fermement, et de ne plus lâcher ? La douceur, la patience et le soin sont ces prises pour moi que je ne lâcherai plus, avec lesquelles j’avancerai et avec lesquelles j’écrirai.

Aujourd’hui, un sentiment agréable et bien spécial m’envahit, celui de boucler les boucles. Les projets ont abouti ; les contradictions se sont apaisées ; je peux être cette femme, cette mère, cette poète.

Et je constate à présent la force des boucles dans nos cheminements. Leur force est celle des recommencements.

Et la mère des recommencements est l’engagement. Et l’écriture est engagement.

Ici, le passage, le voyage, le poème.

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Enfin, ce qui me touche profondément dans ce prix, ce n’est pas la distinction. J’espère que vous ne m’en voudrez pas de dire cela, mais c’est ainsi.  J’en suis flattée bien sûr. Or, ce qui m’émeut profondément dans ce prix, c’est d’avoir été lue et entendue, c’est de découvrir la qualité de tous ces premiers recueils qui ont reçu votre prix ces dernières années et de m’inscrire dans cette lignée. En cela, le prix est d’une valeur inestimable. En découvrant ces premiers recueils sur le site internet de la Fondation, j’ai été impressionnée. Je les ai tous trouvés magnifiques, importants. Je dois dire que c’est cela qui me donne un petit frisson et me fait me demander avec beaucoup de fébrilité…mais comment ai-je pu atterrir devant vous ?

Je savais que ce recueil avait son propre mouvement, en dépit des intentions avec lesquelles je l’écrivais. Il avait sa propre trajectoire à laquelle je devais à tout prix épargner ma propre timidité, mais je ne savais pas que ce recueil allait m’entraîner, dans son sillon, jusqu’à vous, et cela me ravit au plus haut point.

J’aimerais remercier la petite équipe des éditions du passage ainsi que mon complice Nicolas sans lesquels cette trajectoire jusqu’à vous n’aurait tout simplement pas été possible.

J’aimerais également réitérer toute ma gratitude envers la Fondation Antoine et Marie-Hélène Labbé pour la Poésie.

Vous m’encouragez à poursuivre et je poursuivrai.

Merci à tous et à toutes.

Gabrielle Roberge